"Dit, grand chef, raconte-moi une histoire" ou les grands récits au service du collectif

Dernière mise à jour : 14 déc. 2020

Voilà longtemps que je voulais écrire un article sur le storytelling. Mais comment ne pas répéter ce que d'autres ont dit avant moi et mieux que moi sur ce sujet ?

Comment ne pas parler de l'impact des histoires sur le cerveau? De leur capacité à activer les souvenirs d'enfances, le système limbique siège des émotions, duquel découlera l'adhésion?

Comment ne pas citer toutes ces marques qui fonctionnent car elle nous emportent dans de beaux récits ? d'Apple à Michel et Augustin ?


Jusqu'à la lecture d'une interview de l'écrivain Richard Powers dans le volume 13 de la revue América*. En évoquant sont roman L'arbre-Monde ** Richard Powers donne une autre dimension à l'usage du récit en collectif.



Comment les grands récits tiennent le destin du monde - R. Powers revue America N°13

Les histoires, les grands récits ont la possibilité d'influencer le destin des Nations et celui du Monde.

Les choix que nous faisons ne sont pas guidés par notre intellect mais par nos émotions. C'est dommageable, mais c'est comme cela que nous fonctionnons.

Nous cherchons tout de même à guider nos émotions avant de faire un choix. Et sur qui comptons nous pour nous guider ? Et bien, sur les autres. Ecrivez un grand récit et si quelques personnes y adhèrent, les autres suivrons. C'est ainsi que la Case de l'Oncle Tom (Harriet Beecher Stowe, 1852) déclencha la guerre de Sécession et l'abolition de l'esclavage. Les grands récits ont un impact incroyable sur le collectif.

Et si votre récit ne soulève pas directement les peuples, il permettra au moins de faire réfléchir. Il provoquera une introspection. Il déclenchera une avalanche de questions, de bonnes questions, de grandes questions.

En deux idées, Richard Powers venait me rappeler l'importance des histoires en intelligence collective.


Je suis actuellement des cours dans le cadre du passage d'un Diplôme universitaire en intelligence collective***. Pour introduire le mouvement The art of Hosting (je vous parlerez vite de ce mouvement), Nancy Bragard notre (super) enseignante nous a compté une histoire de pomme. C'est cette histoire qui a permise à notre groupe de comprendre l'importance de poser les bonnes questions au collectif.


Une histoire de pomme et d'inclinaison (Jostein Gaarder, 1996)

Lorsque nous arrivons dans un temps de production ou d'échange collectif, nous avons souvent une question qui nous brule les lèvres. Une question qui nous tient le ventre. Il est important de pouvoir extérioriser cette question et d'en raconter l'histoire au groupe.

Comment se servir de ce temps à priori individuel pour faire avancer le groupe?

En passant d'une question brûlante à une question puissante.


Un exercice consiste à vous mettre par groupe de 4. Chaque personne jouera tout à tour le rôle du porteur de la question brulante, puis le rôle des interrogateurs.

La configuration est la suivante : le porteur de question brulante est assis avec en face de lui 2 personnes, assissent elles aussi, qui s'apprêtent à l'interroger. La quatrième personne du groupe se tient debout derrière les interrogateurs. Pour entrer dans le cercle et poser des questions à son tour, il lui suffira de taper sur l'épaule d'un des deux interrogateurs. l’interrogateur cédera alors sa chaise.

Dès que tout le monde est installé, le porteur de question brulante lance sa question et pendant 5 minutes les interrogateurs lui posent tour à tour des questions.

Rien de bien folichon la dedans me direz-vous ? Et bien si, car le porteur de question doit répondre aux interrogateurs lui aussi par des questions. Commence alors une analyse de la question, de son véritable sujet. On cherche ici la substantifique moelle. La question puissante.

On laisse à la personne un peu de temps pour écrire sa question puissante et on passe à un autre membre du groupe.


Imaginez-vous ce qu'il est possible d'obtenir lorsque cette technique est utilisée en régulation de conflit? Dans l'objectif de développer la cohésion d'équipe? Pour solutionner des problèmes? Ouvrir de nouveaux services? Cet exercice est puissant. Il m'a fait penser à la technique des multiples "Pourquoi ?" en design thinking. Cette technique permet de tordre, d'étirer une première question de travail donné instinctivement par le groupe. Passer au filtre des multiples "Pourquoi ? " découle de cette question maladroite une véritable problématique. Problématique source d'innovation.


Pour avoir de l'impact et tirer le meilleur du collectif il faut de bonnes questions et savoir se raconter de belles histoires. Et encore une fois nous pouvons compter sur le groupe pour aller chercher lui-même ces questions puissantes et nous donner ces grands récits.


Je laisse à Richard Powers l'honneur de terminer cet article.

"La meilleure chose que puisse faire un romancier, c'est de vous monter que toutes les réponses sont insuffisantes. Et de reformuler les bonnes questions".

Applicable aussi aux facilitateurs.



Portez-vous bien

DrawthelightFacilitation - Gaëtane Perrault -



* Une revue qui est née suite à l'élection de Trump. Qui vise à essayer de comprendre, grâce à la littérature, pourquoi ce monsieur s'est retrouvé à la Maison-Blanche. Une super revue dont je fêterai cependant le dernier numéro avec joie (dernière parution déc-fev 2021- Plus d'info ici)

** L'arbre-Monde Ed. Cherche-Midi 2018, Prix Pulitzer 2019. Il a également reçu le National Book Award en 2006 pour La Chambre aux échos, Ed. Cherche-Midi 2008.

*** DU intelligence collective : agilité, facilitation, coaching, Université de Cergy-Pontoise (plus d'info ici )


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